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mardi 16 février 2016

Rien où poser sa tête de Françoise Frenkel

Date de parution : octobre 2015 chez L'Arbalète Gallimard
Nombre de pages : 304

Survie d'une intellectuelle juive dans la France de Vichy

Patrick Modiano fait renaître ce livre mystérieux paru en 1945. Dans la préface, il explique que ce récit a été découvert par hasard chez Emmaus. C'est l'unique livre de Françoise Frenkel, publié en 1945, passé quasiment inaperçu et vite oublié. 

Écoutons Modiano : 
"Ce qui fait la singularité de "Rien où poser sa tête", c'est qu'on ne peut pas identifier son auteur de manière précise".
"Je préfère ne pas connaître le visage de Françoise Frenkel, ni les péripéties de sa vie après la guerre, ni la date de sa mort...Ainsi, son livre demeurera toujours pour moi la lettre d'une inconnue, oubliée poste restante depuis une éternité et que vous recevez par erreur, semble-t-il, mais qui vous était peut-être destinée".

Françoise Frenkel est juive polonaise, après ses années d'études de littérature à la Sorbonne, elle parvient à ouvrir en 1921, la première et unique librairie française à Berlin qui devient vite un espace à part où les clients et amis "trouvent l'oubli et le réconfort, où ils respirent librement". Cette librairie est toute sa vie et sa raison d'être. "Claude Anet, Henri Barbusse, Julien Benda, madame Colette, Debroka, Duhamel,  André Gide, Henri Hédenbergite, André Maurois, Philippe Soupault, Roger Martin du Gard vinrent rendre visite à la librairie", raconte-t-elle.

Elle va être le témoin de l'arrivée au pouvoir des nazis en 1933, témoin de la promulgation des lois raciales de Nuremberg en 1935 et du grand pogrom du 10 novembre 1938 qui a eu lieu dans toute l'Allemagne.
Ses activités de libraire sont de plus en plus menacées, ses achats d'ouvrages sous contrôle du "Service spécial de l'appréciation des livres à importer" dès 1935, certains journaux qu'elle vend sont saisis...
Sa vie quotidienne n'est guère plus facile, sous le regard de la "Surveillante" nazie de l'immeuble,

Elle ne quitte Berlin qu'en 1939 pour Paris et obtient un permis de séjour en France jusqu'à la fin des hostilités.
S'ensuit un périple qui va la mener de Paris qu'elle devra fuir pour Avignon, puis Vichy où elle assiste à l'arrivée des allemands puis Nice où elle se réfugie dans un hôtel, sorte "d'arche de Noé" où séjournent de multiples réfugiés de différents pays. C'est alors l'attente dans le désœuvrement, le rationnement, le marche noir et le troc mais aussi, après le recensement décrété par Vichy en 1942, le début des persécutions, des arrestations et des rafles en août 42.

Françoise Frenkel tente de passer en Suisse. Elle réussira à sa seconde tentative, en juin 1943, trouvant enfin un endroit "où poser sa tête".

On croise dans son récit des fonctionnaires obtus mais aussi des gens formidables comme ce couple de coiffeurs niçois, les Marius, qui la protègeront contre les rafles  et l'aideront à passer la frontière. 

Ce texte bouleversant, d'une extrême sobriété qui lui confère une grande force, constitue un formidable document sur les années noires et plonge le lecteur au cœur du quotidien à Berlin au moment de la montée du nazisme puis dans la France de l'Occupation. 
Un livre utile, écrit il y a 70 ans mais dont l'écriture apparait très moderne.


33ème contribution au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015

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