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mardi 10 septembre 2019

Le ghetto intérieur de Santiago H. Amigorena

Date de parution : août 2019 chez P.O.L.
Nombre de pages : 192

Buenos-Aires, 1940. Vicente Rosenberg, trente-huit ans, vit en Argentine depuis qu'il a quitté la Pologne en 1928. Il a épousé Rosita et a trois jeunes enfants. Sa mère avait refusé de le suivre choisissant de rester près de son fils aîné à Varsovie. Vicente a éprouvé du soulagement d'avoir réussi à s'éloigner de sa mère, il se sent maintenant bien plus argentin que juif ou polonais. L'exil a permis à Vicente de devenir indépendant. Sa mère lui écrit des lettres auxquelles il ne répond pas toujours.

Avec ses amis juifs qu'il retrouve au café, il s'inquiète de ce qui se passe en Europe, ils n'ont qu'une idée très vague de ce qui se passe réellement à 12000 kms de l'Argentine. Les lettres de sa mère deviennent plus rares et de plus en plus alarmantes, les nazis exproprient les juifs, construisent un mur autour des logements dans lesquels ils les confinent, c'est le ghetto de Varsovie dans lequel sont enfermées quatre cent mille personnes sur à peine trois kilomètres carrés. Comment d'Argentine, imaginer ce qu'est réellement la vie à l'intérieur du ghetto? Quelques rares articles évoqueront les camps d'extermination à partir de 1942 mais ils auront peu d'écho... un jour Vicente ne reçoit plus de lettres de sa mère. " S'éloigner de sa mère en 1928 l'avait tellement soulagé - être loin d'elle aujourd'hui le torturait tellement." 

Le jeune homme qui ne s'est jamais vraiment senti juif, qui avait même éprouvé de la honte à être juif se pose des questions sur son identité. Commence à poindre le sentiment de se sentir de plus en plus juif et d'être fier de cette identité. Vicente regrette de ne pas avoir insisté dans les années précédentes pour que sa mère le rejoigne en Argentine avec son frère alors que la montée de l’antisémitisme était flagrante et que des pogroms avaient eu lieu. Il n'a pas insisté mais peut-être n'avait-il pas vraiment eu envie qu'elle le rejoigne dans ce pays où il avait pu devenir lui-même...

L'inquiétude, la culpabilité de ne rien pouvoir faire pour sauver sa mère et l’impossibilité de continuer à vivre comme il l'avait fait jusque-là entraînent Vicente dans un ghetto intérieur, il s'enferme dans une prison de silence et de jeu, il se désintéresse de tout, de son travail, de sa femme et leurs enfants, passant ses nuits à jouer au poker, jouant pour se punir et pour oublier. "Vicente avait voulu savoir et, en même temps, il avait préféré ne pas savoir."

Ce récit d'une incroyable force retrace l'histoire du grand-père de l'auteur, c'est une vraie page d'histoire. Ce roman décortique la sidérante descente dans la mélancolie de Vicente, un homme affreusement torturé qui ne veut pas savoir, qui ne veut pas imaginer ce qui se passe en Europe et ce que vit sa famille restée à Varsovie. Il se coupe du monde,  son esprit se referme pour pouvoir survivre. Il se réfugie dans un mutisme qu'il transmettra à certains de ses enfants et petits-enfants, dont l'auteur qui dit avoir commencé à écrire pour combattre le silence qui l'étouffe depuis sa naissance. Un récit bouleversant dont l'intensité va crescendo. L'auteur dépeint un homme qui, lorsqu'il apprendra la réalité de la Shoah, se sentira coupable d'avoir manqué à sa destinée, de ne pas avoir été là où il aurait dû être et vivra à partir de ce moment-là "comme un fantôme, silencieux et solitaire." Inoubliable roman sur la culpabilité des survivants...


L'auteur


Santiago H. Amigorena est né à Buenos Aires en 1962. Après une enfance en Argentine et en Uruguay, il s'installe en France en 1973. Il a écrit une trentaine de scénarios pour le cinéma et signé les romans "Une enfance laconique", "Une jeunesse aphone", "Une adolescence taciturne" et "Le premier amour" et "1978".



12 commentaires:

  1. C'est sûr, celui là je vais le lire !

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    1. Quel choc ce roman ! On va certainement en entendre beaucoup parler...

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  2. je ne vais pas le rater ! beaucoup d'échos enthousiastes :)

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    1. Pour moi c'est un des livres les plus marquants de cette rentrée.

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  3. Tu as attisé ma curiosité, ou comment faire un roman du mutisme et de l'enfermement intérieur, c'est fort. Merci pour ton coup de coeur ! <3

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    1. C'est un GROS coup de cœur, je suis certaine qu'il va te plaire.

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  4. Plus je vois ce titre, plus j'ai envie de le découvrir. Les avis ont l'air unanimes!

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  5. même chose, je l'ai ajouté à ma liste d'envies!

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