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mardi 3 décembre 2019

Un livre de martyrs américains de Joyce Carol Oates

Date de parution : septembre 2019 chez Philippe Rey
Nombre de pages : 864

2 novembre 1999 comté de Broome dans l'Ohio.
Au milieu de manifestants brandissant leurs pancartes anti-avortement devant le Centre des femmes du comté, Luther Dunphy 39 ans, marié et père de quatre enfants, abat deux personnes de sang froid, le médecin directeur Gus Voorhees et son garde du corps, bénévole du centre.

Luther est un ministre laïc de l'église missionnaire de Jésus de Saint-Paul, membre de l'Armée de Dieu. Le médecin directeur était un médecin de santé publique militant, grand défenseur des droits des femmes. Très connu pour ses activités et pour ses publications, il était sur la liste des personnes à assassiner sur le site web de l'Armée de Dieu et de l'Opération Rescue, organisations chrétiennes d’extrême-droite. Ce médecin qui s'était donné pour objectif de défendre les sans-défense était considéré comme un tueur d'enfants par les chrétiens fondamentalistes. Luther est convaincu d'avoir suivi la volonté de Dieu, d'avoir été guidé par la main du seigneur, d'être un soldat du Christ qui défend les sans-défense.

Ce meurtre est la conclusion d'un affrontement, d'une guerre entre le mouvement "pro-choix" qui défend la liberté des femmes à disposer de leur corps, et le mouvement "pro-vie", pour qui il faut défendre la vie avant tout. 

Luther et Gus, chacun engagé dans sa cause, sont des martyrs de la cause qu'ils défendent, prêts à sacrifier leur vie. Mais épouses et enfants sont elles aussi des martyrs. "Depuis le début, nous sommes des "dommages collatéraux". Nous ne le savions pas" dira un des enfants de Gus. Dommages collatéraux d'un engagement paternel extrême. Être enfant d'un meurtrier "fou de Dieu" ou d'une victime qualifiée de "tueur de bébés" apparait tout aussi difficile. " Le martyr parfait est suicidaire."

Ce roman retrace les procès très médiatisés au cours desquels Luther risque la peine de mort alors que Gus y était farouchement opposé et raconte l'histoire de ces deux hommes et de la vie de leur famille après le drame par le biais de l'histoire de Daw, la fille de l'assassin et de Naomi, la fille du médecin, toutes deux âgées de 12 ans au moment du drame. Des destins en miroir, toutes deux seront victimes du regard de leur entourage, subiront des insultes et seront contraintes à des déménagements et changements d'école. Rejetées par leur mère, elles éprouveront le même sentiment d'abandon, obligées de se construire face à la dépression de leur mère, dans la même quête d'amour maternel. Ce meurtre marque pour elles la fin brutale de l'enfance et le début d'une nouvelle vie.

J'ai tout aimé dans ce roman et n'ai pas vu passer ses 900 pages dans lesquelles je n'ai trouvé aucune longueur alors que je ne suis pas du tout fervente des pavés. Happée dès les premières pages mon intérêt n'a jamais faibli.
J'ai été passionnée par son sujet principal d'actualité à l'heure de la remise en question du droit à l'avortement dans l'Amérique de Trump, j'ai aimé les multiples thèmes secondaires abordés : la peine de mort, le pardon,  l'adolescence, les relations mère-adolescent, les différentes façons d’être mère (mère d'enfant adoptée pour la femme de Gus, mère d'enfant handicapé pour la femme de Luther, mère à distance pour la mère de Gus), la question de l'engagement des parents parfois au détriment de leur famille, la question des choix idéologiques sans demi-mesure, de l'intolérance et de la radicalité qui mène au fanatisme et à l'obscurantisme.
J'ai aimé l'histoire que l'auteure a imaginé pour traiter tous ces thèmes. Avec un réel talent de conteuse elle met en scène deux familles en donnant du corps à chacun des personnages. Elle parvient à nous mettre dans la peau de personnes dont on ne partage pas du tout les opinions, elle se glisse aussi bien dans la peau d'un pro-vie que dans celle d'un pro-choix. J'ai aimé la construction qui mêle les voix, multiplie les points de vue, qui fait alterner les histoires des deux familles avec des témoignages mêlant narrations à la 3eme et à la 1ere personne.
J'ai aimé le style limpide et toujours très vivant et alerte de Joyce Carol Oates, son souci du détail (les derniers moments du meurtrier avant son passage à l'acte, la scène où la femme du médecin apprend le drame par un coup de téléphone...), le ton est toujours juste. J'ai apprécié  la stricte neutralité que l'auteure observe tout au long du roman, ne prenant position pour aucun des deux camps.
Un roman d'une impressionnante ampleur qu'il m'a été impossible de lâcher. Un vrai monument !


L'auteure

Membre de l’Académie américaine des arts et des lettres, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires, parmi lesquelles le National Book Award, Joyce Carol Oates occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains.
Elle est l’auteure de recueils de nouvelles et de nombreux romans dont Les Chutes (prix Femina étranger en 2005), Mudwoman (meilleur livre étranger en 2013 pour le magazine Lire) et Sacrifice. (sources : éditeur)












6 commentaires:

  1. Je l'ai fini fin octobre et ce fut une grosse claque pour moi. C'est du très, très, très GRAND Joyce Carol Oates.

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  2. impossible de lutter - je l'ai acheté - merci d'avoir suscité mon envie

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  3. très contente que tu te sois mise à la littérature Américaine que j'adore. J'ai aimé chaque livre de Joyce Carol Oates.

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  4. Mon autrice préférée! Je le lirai pendant mes vacances qui arrivent.

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    1. Et dire que je ne l'avais jamais lue... C'est un livre parfait pour les vacances car il est dense et bénéficiera d'une lecture dans une certaine continuité

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