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mercredi 18 août 2021

Furies de Julie Ruocco


Date de parution : 18 aout 2021 chez Actes Sud
Nombre de pages : 288

PREMIER ROMAN 

" Sans justice et sans mémoire, nous nous condamnons éternellement à être tour à tour victime puis bourreau. Pour briser ce cycle infernal, il ne nous faudra pas seulement triompher des combats mais aussi de notre propre vengeance."

Bérénice, une jeune archéologue devenue trafiquante d’antiquités est envoyée "en mission" à la frontière entre la Syrie et la Turquie. Son père est mort le jour où Palmyre est tombé, ce père qu'elle connaissait si peu était devenu passionné d'art et d'histoire, il avait en lui "un pays comme une blessure", était-il kurde, turc ou syrien ? Bérénice ne l'a jamais su.  " En tant que déracinée, elle nourrissait une étrange rancune à l'égard de la terre. L'ouvrir pour lui arracher ses mystères, avoir accès à un passé qu'on lui avait refusé." Elle veut rassembler les restes de Palmyre pour combler le vide que lui a laissé son manque d'origines.

Sur place elle va faire une rencontre déterminante. Asim est un pompier syrien que la guerre a transformé en fossoyeur " Tous deux avaient creusé la terre, l'un pour ensevelir, l'autre pour révéler" Taym, la sœur d'Asim, est une activiste qui défie la violence et les ignorants, une femme engagée et pacifiste. Elle s'est fixé pour objectif de garder la mémoire de chaque victime, de chaque bourreau et a fourni un énorme travail de documentation qui n'appelle jamais à la vengeance mais à la mémoire et à la justice des hommes.

Au contact d'Asim, Bérénice va rencontrer des réfugiés, recueillir leurs paroles avec la même délicatesse qu'il lui fallait pour exhumer des objets précieux. Après avoir déplacé des objets d'un pays à un autre, elle va emporter la mémoire vivante des survivants.

" On s'épuise toute une vie et notre savoir reste vain parce qu'il n'y a personne pour nous écouter ou nous croire. Nos mères et les mères de nos mères ont parlé et leur voix s'est perdue dans le désert. Peut-être que si quelqu'un avait recueilli leurs paroles, le monde aurait été différent."

Voilà un premier roman impressionnant par son sujet et par la maîtrise de l'auteure. A partir de la rencontre entre Bérénice qui déterre des objets et Asim qui enterre des morts, Julie Ruocco nous raconte l'histoire d'un peuple qui s'est levé et qui a cru dans sa révolution. Ce roman est un hommage aux femmes qui se sont engagées dans la révolution arabe, il fait écho au destin de Razan Zaitouneh, une avocate syrienne disparue en 2013 qui a documenté les horreurs qui ont eu lieu pendant la révolution. J'ai découvert le combat de cette femme grâce au magnifique texte de Justine Augier, " De l'ardeur ", le combat de Taym pour la mémoire et pour la justice renvoie fortement au combat de Razan à qui Julie Ruocco rend ainsi un magnifique hommage.

Ce roman est riche en portraits de femmes très forts. Bérénice découvre la folie collective que peut être une guerre où la torture est une entreprise d'avilissement et de destruction; de voleuse elle devient "un maillon d'une chaîne d'échos qui enjambent l'obscurité". Taym a choisi la voie du pacifisme et a transmis à son frère l'arme de la mémoire. La tante d'Asim est émouvante par sa force et sa sagesse. Dans ce roman riche en personnages féminins, la figure d'Assim est particulièrement bouleversante, on le voit, dans une folle obsession, retenir en lui le nom des morts qu'il a ensevelis puis, aux portes de la folie, reprendre vie en reprenant l'héritage de sa sœur.

Le quotidien des syriens est restitué avec réalisme sans jamais tomber dans la complaisance, même quand l'horreur de certaines situations est insoutenable, les mots que Julie Ruocco pose pour les raconter renvoient une impression de sobriété et de puissance. Elle nous offre des scènes d'une grande force comme celles qui se déroulent autour de la fosse entre montagne et désert ou la scène des femmes qui brûlent leur voile... La dernière partie du roman se déroule au Rojava, au nord-est de la Syrie dans une enclave autonome dont la devise est "femme, vie, liberté", j'ai découvert l’existence de ce territoire reconquis qui regroupe plusieurs peuples de religion et langue différentes qui tentent de mettre en place une gouvernance démocratique. "Le ressort de notre lutte n'est pas l'annihilation de l'adversaire, mais la revendication forcenée de rester des humains, avec notre nom et notre histoire".  

Ce roman est fort par son fond, c'est un roman engagé qui ne manque pas de dénoncer l'indifférence de la communauté internationale. Mais ce roman est remarquable également par sa forme qui fait écho à la mythologie grecque avec les Furies antiques en fil conducteur, déesses de la vengeance qui ont rendu la justice jusqu'à ce que les hommes traitent eux-mêmes les affaires des hommes.

Le message des principaux protagonistes, "Ne pas succomber à la tentation de la vengeance, rester humains", apporte une lumière dans le chaos de cette guerre sans fin. Avec une écriture d'une infinie beauté, une narration fluide malgré certains passages assez exigeants, une construction parfaite, ce roman voit incontestablement la naissance d'une écrivaine dont on va entendre parler.

Ce roman est sélectionné pour le Prix Stanislas, le prix Envoyé par la poste, le prix Littéraire du Monde et pour les talents Cultura.


L'auteure


Âgée de vingt-huit ans, Julie Ruocco, ancienne étudiante en lettres et diplômée en relations internationales, a travaillé au Parlement européen pendant cinq ans. Passionnée par les cultures numériques, elle a publié un ouvrage de philosophie esthétique "Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l'épreuve du jeu vidéo. "Furies" est son premier roman (Source : éditeur)  

Photo © Camille Servet

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