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mardi 20 février 2024

Odette Fayard en trois façons d'Isabelle Monnin


Date de parution :  janvier 2024 chez Gallimard
Nombre de pages : 272

"Que se passe-t-il lorsqu'il ne se passe rien d'autre que la vie qui passe ? Existe-t-il des vies qui ne valent rien ? "

Une dépression, un confinement sont les facteurs déclenchants qui ont permis à Isabelle Monnin de se pencher sur le destin d'Odette Froyard, sa grand-mère paternelle décédée trente ans plus tôt. Odette a brusquement refait surface et Isabelle a alors compris l'importance qu'elle avait eu dans sa vie. "Peut-être a-t-on besoin du silence du monde pour voir l'invisible."

Figure essentielle de son enfance, Odette Froyard était une femme ordinaire à la vie ordinaire. L'auteure l'a connue pendant vingt-deux ans, elle la retrouvait chaque week-end et lors des vacances. En tentant de reconstituer son portrait elle cherche à mettre en lumière une femme invisible qui régnait sur la vie domestique, qui occupait une place essentielle mais dévalorisée, une femme qui travaillait sans cesse, ne s'accordant aucun moment de répit. Odette n'était jamais au centre de l'intérêt mais à l'arrière-plan. "Labeur et routine semblaient ainsi la définir toute entière."

Isabelle Monnin recherche dans la mémoire de son enfance, fouille dans ses souvenirs, " elle descend à la minepuis mène une enquête plus large, examine des cartes postales, se plonge dans des archives, interroge des membres de la famille puis, au fil des pages, l'enquête cède la place à la fiction.

Elle nous brosse le portrait d'une femme à la vie lisse, "figurante de nos vies", une  femme dans l'ombre de son mari, soumise, effacée, courbée qui ne se plaignait jamais, ne s'épanchait jamais sur ses sentiments. Une femme énigmatique, mystérieuse, secrète, effroyablement seule.  Odette et ses silences..., Odette qui aimait répéter  « allez, allez, on n’en parle pas ». "Odette m'apparaissait telle une surface lisse et propre ...  Qu'y avait-il sous la surface? ... Elle ne se taisait peut-être pas parce qu'elle n'avait rien à dire mais parce ce qu'elle ne voulait rien dire."

Isabelle Monnin découvre le monde duquel vient Odette et a confusément l'impression que sa grand-mère a été empêchée d'exister. Son enquête la mène d'abord à la petite ville de Gray en Haute-Saône où les Froyard étaient sédentaires depuis des générations, lieu de naissance d'Odette où elle a vécu ses premières années, sixième enfant d'une famille qui comptait neuf enfants vivants. Ensuite son enquete la conduit à un orphelinat franc-maçon parisien où Odette a passé quelques années et dont elle n'a jamais parlé, il n'a d'ailleurs jamais été question de franc-maçonnerie dans la famille...  Isabelle Monnin suit des fils qui la mènent aux camps d'extermination nazis où ont été envoyés des amis juifs qu'Odette a côtoyés à l'orphelinat.

Une quête très touchante, une plume superbe pour brosser le portrait d'une femme, d'une époque, d'une génération d'hommes et de femmes. Un roman très sensible pour rendre justice à l'humanité des invisibles toute entière. J'ai aimé retrouver la Isabelle Monnin que j'avais tant aimée dans "Les gens dans l'enveloppe", ce nouveau roman s'inscrit dans la même veine.


L'auteure



Isabelle Monnin est une journaliste et romancière française. Grand reporter au "Nouvel Observateur" de 1996 à 2014, elle s'éloigne ensuite du journalisme pour se consacrer à l'écriture de romans et devient éditrice chez J.C. Lattès.




Citations

" A qui appartiennent les souvenirs ? A ceux qui les gardent ou à ceux qui les habitent ? Que deviennent les choses qu'on oublie pendant qu'on ne pense pas à elles ? "

" Il faut parfois des décennies pour interroger les évidences."

" Chaque famille est un mensonge qui se transmet de vie en vie, de siècle en siècle. Mais dans les doubles fonds des anecdotes se glissent les non-dits. De quel mensonge étais-je l'héritière et la passeuse ? Odette Froyard ne disait rien mais j'entendais tout sans le savoir."

« Pour atteindre sa vérité, il me fallait inventer ce qu’elle ne m’avait pas confié. Au bout de la route, après les orties, sur ce chemin au long duquel elle m’avait tant de fois tenu la main, se trouvait la source de tout : la dimension imaginaire de nos vies, celle qui nous sert de tremplin ou de pansement. La fiction n’est pas fausse, tous les romans savent cela. Elle ouvre un passage vers la vérité, que le réel tente d’occulter. »

" Je voulais la donner à voir, qu'on la regarde sous les couches qu'elle avait laissées sédimenter entre elle et le monde." 

" J'allais repriser les trous, réparer les accrocs comme elle raccommodait les vêtements."


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