lundi 7 septembre 2015

Tristesse de la terre d'Eric Vuillard

 


Date de parution : août 2014 chez Actes Sud
Nombre de pages : 176


J'ai eu plaisir à découvrir l'histoire de Buffalo Bill dont j'avais eu quelques bribes , lors d'un voyage aux US, en visitant le petit musée de Cody dans le Wyoming, ville fondée par Buffalo Bill en 1886.
Buffalo Bill, figure mythique de la conquête de l'ouest, de son vrai nom William Cody, est d'abord chasseur de bisons puis participe comme soldat à la lutte contre les indiens. Un roman puis un spectacle sont tirés de ses aventures. Il monte ensuite une troupe de théâtre populaire qui propose un show alliant cirque, théâtre et rodéo. C'est le Wild West Show, créé et présenté par Buffalo Bill, qui s'est produit de 1883 à 1913 en Amérique et dans le reste du monde auquel assistent 20 000 personnes matin et soir. L'auteur situe là la naissance du divertissement de masse. Buffalo Bill ayant même inventé la vente des produits dérivés du génocide des indiens à l'issue de la représentation.
Buffalo Bill est décrit comme un homme cynique qui utilise dans son spectacle les indiens comme acteurs, figurants de leur propre malheur. Il y met notamment en scène la mort du chef indien Sitting Bull en transformant la vérité, en une version revue et corrigée où le massacre de Wounded Knee (1890) devient une bataille héroïque.
Le chapitre sur l'achat - adoption du bébé indien rescapé du massacre est particulièrement émouvant.
Indécence, course au profit, instinct du commerce mais aussi charisme caractérisent Buffalo Bill dont le don de bateleur est impressionnant.
Indigné, Eric Vuillard démystifie Buffalo Bill, créateur du premier spectacle mondialisé qui a occulté le sort tragique des indiens.
Eric Vuillard signe là un formidable plaidoyer pour les indiens.
J'ai aimé ce livre mais reste étonnée qu'il ait pu être sélectionné pour tant de prix littéraires (Goncourt, Fémina...) à sa sortie car pour moi cela reste une histoire originale et intéressante mais ce n'est pas un chef d’œuvre pour autant. 


Citations
"Soudain, Buffalo Bill entre dans l'arène. Il fait un tour de piste à cheval et vient saluer. Les applaudissements retentissent. Des femmes se tiennent debout sur les chaises, dans une odeur de créosote et de crottin. Le présentateur annonce alors un épisode extraordianire : "La mort de Sitting Bull, avec son véritable cheval et sa vraie cabane, recueillis par les soins de Buffalo Bill lui-même." C'était donc çà ! Rien n'arrête le démon de la mise en scène. Rien ne remplit assez le tiroir-caisse. Et aussitôt les curieux se pressent, la foule veut mieux voir. On ne voit jamais assez. Il y a quelque chose de grand et de beau, ou peut-être de très affreux et de très vulgaire, qui nous échappe toujours."

"L'émotion est ainsi faite qu'elle arrive sur commande ; le même épisode vu et revu, le refrain d'une chanson passée en boucle nous met chaque fois les larmes aux yeux, comme si une vérité indicible et sublime se répétait inaltérée."

 

dimanche 6 septembre 2015

Un amour impossible de Christine Angot


Date de parution : août 2015 chez Flammarion
Nombre de pages : 216

Prix décembre 2015

L'histoire d'un rejet social

Christine Angot nous livre l'histoire de sa mère Rachel et de son amour impossible, Pierre.

Dans la première partie elle décrit l'histoire de ses parents sur un ton que j'ai pu trouvé assez distancié.

A la fin des années 50, Rachel a 26 ans lorsqu'elle rencontre Pierre, 30 ans. Tous deux sont issus de milieux très différents. Elle travaille à la Sécurité Sociale, lui est un intellectuel issu d'une famille bourgeoise. C'est un homme érudit qui la reprend sur ses fautes de français...
Pierre la prévient d'emblée qu'il ne veut pas se marier avec une femme qui ne serait pas de son milieu social...Ils sont tous les deux d'accord pour faire un enfant même s'il la prévient qu'il ne s'en occupera pas... Christine Angot est le fruit de ce grand amour hors normes. 

Dans la deuxième partie, Christine Angot nous relate son enfance auprès de sa mère et son amour inconditionnel, fusionnel pour elle, leur complicité jusqu'à l'adolescence, période où elle la repoussera.
Christine sera élevée par sa mère et sa grand-mère maternelle en ne rencontrant son père qu'un jour par an lors de leurs vacances d'été que sa mère prend soin de passer à proximité de Strasbourg où son père travaille comme  fonctionnaire international au conseil de l'Europe. Mais sa mère lui parlera très régulièrement de lui et de leur histoire d'amour, ainsi Christine sera heureuse de comprendre qu'elle a été désirée. 
Une correspondance entre ses parents et entre son père et elle même entretiendra aussi le lien avec cet homme qui, bien entendu, entre temps se sera marié (avec une femme de son monde...) et aura construit une autre famille avec d'autres enfants. La rupture n'a jamais été nette entre Pierre et Rachel car il est clair qu’elle aime toujours cet homme qui lui a apporté une certaine ouverture sur le monde. Elle ne parvient pas à refaire sa vie malgré son désir d'avoir aussi une vraie vie de femme. 
Il y a beaucoup de complicité entre Rachel et sa fille, elles parlent beaucoup de ce qu'elles ont fait dans la journée, de leurs ressentis. C'est une mère gaie et elles rirent beaucoup ensemble.
Tout va basculer avec l'entrée dans adolescence, les moments qu'elle passe avec son père, le viol qu'elle subit et qui ne sera révélé que des années après, le ressentiment face à l'absence de réaction de Rachel.

Dans la troisième partie, pour moi la plus émouvante, Christine Angot change de type de narration, c'est une forme d'un dialogue qu'elle engage avec sa mère où elle lui explique que, selon elle, le mépris de Pierre pour Rachel est passé par le viol de sa fille, ultime humiliation qu'il a infligée à Rachel.
A la fin du livre, Christine Angot semble apaisée, prête à rétablir une relation avec sa mère. J'ai trouvé très belle la façon dont le livre se termine avec les deux mots "ici, et maintenant" comme si le passé était enfin réglé.

C'est un texte bouleversant mais aussi apaisé, d’une incroyable justesse, écrit avec des mots simples. C'est un témoignage révoltant sur le rejet social, sur les différences de classes. On ne peut qu'être ému par le parcours de Rachel, victime de la passion qu'elle a vouée à cet homme et par la souffrance de Christine Angot.



Citations
"Les gens veulent l'amour conjugal, Rachel, parce qu'il leur apporte un bien-être, une certaine paix. C'est un amour prévisible puisqu'ils l'attendent, qu'ils l'attendent pour des raisons précises. Un peu ennuyeux, comme tout ce qui est prévisible. La passion amoureuse, elle, est liée au surgissement. Elle brouille l'ordre, elle surprend. Il y a une troisième catégorie. Moins connue, que j'appellerai... la rencontre inévitable. Elle atteint une extrême intensité, et aurait pu ne pas avoir lieu. Dans la plupart des vies elle n'a pas lieu. On ne la recherche pas, elle ne surgit pas non plus. Elle apparaît. Quand elle est là on est frappé de son évidence."

"Ça, c'est l'amour entre une mère et son enfant. Il ne meurt jamais. Il ne se finit jamais. C'est un amour éternel. L'amour entre un homme et une femme c'est autre chose. Il ne peut pas être éternel. Mais il est très fort aussi."

5ème contribution au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015
 






Lu du même auteur












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samedi 5 septembre 2015

L'ordinateur du paradis de Benoit Duteurtre



Date de parution : août 2014 chez
Nombre de pages :

Beaucoup de fantaisie dans ce roman satirique décrivant une société dominée par internet (avec ses déviances et son impact sur la vie privée) et un paradis où l'informatique tient aussi beaucoup de place.

Livre plein d'humour caustique qui fait réfléchir aux multiples traces numériques que chacun de nous laisse un peu partout.

La "toile" n'oublie jamais rien et rien n'y est anonyme... 


Citations 
"Mais il (le grand dérèglement) allait répandre sur la planète une angoisse inconnue, bien plus terrible qu'une vague peur de l'avenir ; une maladie rongeant chaque individu, brisant le sommeil et transformant chaque jour en moment de terreur. Car désormais, chacun savait que ses moindres secrets pouvaient, à tout instant, éclater à la face du monde" 


"Au paradis, ils suivent la logique du marché, pratiquent le flux tendu, optimisent la rentabilité. Tous les vols sont archi-pleins… L’enfer nous condamne à vivre selon des lois archaïques, générées par l’administration, sans liberté ni concurrence. L’enfer est au paradis ce que la préhistoire est à la modernité…"

vendredi 4 septembre 2015

La gaieté de Justine Levy




Date de parution : janvier 2015 chez Stock
Nombre de pages : 216

Un vrai plaisir de retrouver Justine Levy qu'on avait quittée à la mort de la mère de Louise, son double littéraire.
Elle évoque ici sa lutte permanente contre la tristesse, sa peur de transmettre à ses enfants la dépression héritée de sa mère, son désir de rompre la chaine, sa difficulté et ses interrogations à être mère.
J'ai été émue de retrouver sa fragilité, son manque de confiance en elle, son amour pour sa mère avec qui elle semble enfin réconciliée. Son écriture est toujours aussi viscérale mais non dénuée d'humour ce qui fait que son livre n'est pas triste. 


Citations 
"On m'avait dit le couple ! le couple ! prévoyez des moments pour le couple ! mais rien ne nous a fait sentir un couple comme d'avoir décidé de fabriquer, ensemble, Pablo et moi, des enfants.
On était déjà un couple avant. Mais là, c'est comme si on avait accédé à un autre niveau, le degré supérieur du couple, plus difficile, plus impressionnant. Et moi, en tout cas, je suis retombée amoureuse de lui, d'une manière nouvelle, plus joyeuse, plus euphorique, en voyant quel genre de père il est devenu."

"Peut-être que c'est ça que je transmets à mes enfants dans le fond, peut-être que c'est cette tendresse et ces baisers dont je ne me souviens pas, dont personne ne se souvient jamais mais dont on garde la trace en soi il paraît, toute sa vie, peut-être que c'est cette tendresse dont je n'ai même pas la trace invisible que j'essaie de leur transmettre, vaille que vaille, comme je peux, c'est les travaux d'Hercule, c'est comme parler dans une langue étrangère, ça m'épuise, ça me rend dingue, mais c'est ça que je dois faire."


Lus du même auteur

 
 
 

jeudi 3 septembre 2015

Un brillant avenir de Catherine Cusset

 

Date de parution : août 2008 chez Gallimard
Nombre de pages : 384

Prix Goncourt des lycéens 2008

L’auteure nous conte la vie d’Helen, que l’on suit pas à pas depuis son enfance en Roumanie, du temps de Ceaucescu. Elle s’expatrie vers Israël puis aux USA, devenant tour à tour femme, mère, belle-mère, et enfin grand-mère…

L'analyse psychologique des conflits intra-familiaux y est riche et nuancée et le lecteur, aux prises avec les positions antagonistes des personnages, se surprend à toutes les comprendre et les faire siennes.

Le roman est présenté en mosaïques avec de nombreux retours en arrière, la parole étant en outre donnée pêle-mêle à chacun des quatre protagonistes de l'histoire.

L’écriture, pourtant, ne soulève pas l’enthousiasme, laissant à désirer par sa trop grande simplicité. Une fois de plus, un prix littéraire a apporté une reconnaissance à une œuvre très moyenne... 


Citations 
"Est-ce la liberté qui change la saveur de la vie ?"

"Aimer, c'est aimer l'odeur de l'autre au creux de son aisselle."

mercredi 2 septembre 2015

La septième fonction du langage de Laurent Binet



Date de parution : août 2015 chez Grasset 
Nombre de pages : 495

Prix du roman Fnac 2015

Un polar politico-philosophique décapant au sujet très original.
Laurent Binet part d'un fait réel : en 1980, Roland Barthes, spécialiste de la sémiologie, la science des signes, dans le langage et le comportement est renversé par une voiture en sortant d'un déjeuner chez François Mitterrand, il meurt quelques jours après.
Laurent Binet imagine que ce n'est pas un accident mais un assassinat politique!!!

Il part de l'idée que le langage est le fondement du pouvoir politique et qu'une septième fonction du langage, celle qui fait de son détenteur un orateur aux pouvoirs illimités sur ceux qui l'écoutent, aurait été en possession du malheureux Barthes. Cette septième fonction permettrait de convaincre n'importe qui en n'importe quelle circonstance, c'est donc le secret du pouvoir suprême.
Qui a fait tuer Barthes pour s'emparer de ce redoutable secret ? Mitterrand ? Giscard? La CIA ? Le KGB ?

Pour mener l'enquête diligentée par Giscard, alors au pouvoir, un loufoque couple d'enquêteurs : un flic Bayard réac et inculte mais brave, assisté d'un jeune prof de fac Simon repéré à la fac de Vincennes.
Bayard l'a choisi pour l'accompagner dans son enquête dans le monde de Barthes, pour l'aider à comprendre ce monde fait d'intellectuels narcissiques, de gigolos, de diners mondains, de joutes oratoires au sein d'une organisation secrète, le "logos club", où le perdant y perd au mieux une phalange.

S'ensuit une enquête à la Dan Brown qui va nous mener de St Germain des Prés à Bologne, aux Etats-Unis, à Venise puis à Naples. On  croiser Foucault, Deleuze, BHL, Philippe Sollers, Fabius, Lang, Borj et d'autres joueurs de tennis de l'époque, des membres des Brigades Rouges mais aussi de mystérieux Japonais en Fuego!!!...
Laurent Binet mêle à son récit des événements vrais et historiques  (le crime d'Althusser, les attentats de Bologne d'août 1980...).

Un vrai jeu de massacre... Laurent Binet a du vraiment beaucoup s'amuser en écrivant ce roman satirique complètement déjanté, Sollers et BHL, entre autres, y sont largement ridiculisés. Laurent Binet fait preuve d'une grande liberté de ton et d'une belle insolence dans cette satire de St Germain des Prés. 

Une lecture surprenante et bien différente de mes lectures habituelles.
Un bémol : j'ai trouvé dommage que, dans certains chapitres, les élucubrations philosophiques prennent tant de place... J'avoue que, par moments, j'ai survolé...
Je me demandais bien comment l'auteur allait conclure cette succulente farce et je n'ai pas été déçue, j'ai beaucoup aimé la fin.

C'est burlesque et truculent. Un beau moment de détente.



Citations
"Kirstoff sait parfaitement comment fonctionne un bon mensonge : il doit être noyé dans un océan de vérité. Avouer à 90% permet d'une part de crédibiliser les 10% qu'on cherche à dissimuler, et d'autre part cela réduit les risques de se couper."

"Le succès de Beaubourg n'est plus un mystère : les gens y vont pour ça, ils se ruent sur cet édifice, dont la fragilité respire déjà la catastrophe, dans le seul but de le faire plier." 


4ème contribution au Challenge 1% Rentrée Littéraire 2015


mardi 1 septembre 2015

Esprit d'hiver de Laura Kasischke


Date de parution : août 2013 chez Bourgois
Nombre de pages : 300

Grand prix des Lectrices Elle 2014

Roman sur la famille, la filiation adoptive, l'adolescence, le poids du passé, le poids des origines sous la forme d'un huis clos oppressant entre une mère et sa fille adoptive de 15 ans le jour de Noël.

Il est quasiment impossible de lâcher le livre et ce n'est qu'à la toute dernière page que tout prend sens ( ne regarder sous aucun prétexte l'avant-dernière page sinon, vous allez passer à côté de ce livre).
Un livre qu'on n'oublie pas !!! 


Citations
"Holly prit sa fille contre elle et, avant de la voir ou de la sentir ou de l'entendre, elle l'aima - comme s'il existait un organe et une partie de son cerveau qui auraient été l’œil ou le nez ou l'oreille de l'amour. Le premier sens. Il n'avait jamais été sollicité auparavant. En cet instant, Holly prit conscience qu'il était, en fait, son sens le plus affûté."

"Elle faisait ce que les ados sont censés faire, se séparer du mieux qu'ils pouvaient de leurs parents afin d'être capables de se lancer tout seuls dans le monde."


Cette lecture rentre donc a posteriori dans le Challenge Prix des lectrices Elle d'Enna