mercredi 6 septembre 2017

Le sympathisant de Viet Thanh Nguyen

Date de parution : 17 août 2017 chez Belfond
Nombre de pages : 486

Ce roman est la confession d’un homme à un commandant non identifié. L’homme est gardé dans une cellule d’isolement et le commandant n’intervient jamais, sauf dans la dernière partie du récit. On apprend au bout d’un moment qu’il s’agit d’une confession écrite. Le narrateur, dont on ne saura jamais le nom, se définit comme une taupe, un espion. En effet, pendant 5 ans, il a été aide de camp infiltré auprès d’un général, chef de la police secrète à Saïgon alors qu’il soutient les révolutionnaires du Nord Vietnam.

Le narrateur est un jeune homme célibataire né en 1945, qui subit ce qu’il considère comme une double peine car il est à la fois né hors mariage et né d’un père étranger. Il a souvent été traité de bâtard et de métis (Amérasien). A 14 ans, il s’est choisi lors d’un pacte de sang, deux frères de sang, Bon et Man, qui ont chacun pris des chemins politiques différents. Man est révolutionnaire et Bon n’a pour seul objectif que de tuer des communistes suite aux drames qu’il a vécus.

Le récit de l’agent double commence en avril 75 quand il doit évacuer Saïgon lors de la chute (ou de la libération suivant le camp dans lequel on se trouve) de la ville et le départ des Américains. Le départ du Vietnam se déroule dans des conditions dramatiques, l’auteur retranscrit parfaitement l’atmosphère de panique et de pagaille le jour de la débâcle. Les évacués survivants se retrouvent réfugiés aux États-Unis, dispersés aux quatre coins du pays.

Réfugié quant à lui à Los Angeles, l’agent double accepte également une mission de consultant technique sur un film tourné aux Philippines car il veut faire évoluer l’image des Asiatiques dans le cinéma.
L’auteur glisse tout au long de son récit de multiples exemples qui définissent la psychologie et la culture orientales : la corruption qui sévit partout, le goût du complot, la pratique du marchandage, la perception des femmes par leur mari comme de charmants lotus, l’importance des poètes, la pratique des châtiments corporels à l’école et en famille… Il se pose comme ethnologue des Asiatiques mais aussi des Américains avec un regard plein de mordant sur le rêve américain, et relève les différentes façons qu’ont les Américains d’exprimer leur mépris culturel envers les Asiatiques. Il interroge la question de la culture au travers des propos de son amie japonaise rencontrée en Californie "Est-ce qu’on demandait à Kennedy s’il parlait le gaélique, s’il avait visité Dublin ? Alors pourquoi sommes-nous censés ne pas oublier notre culture ? Est-ce que ma culture n’est pas ici, puisque je suis née ici ?" Le narrateur est très sensible à la condescendance qu’il perçoit chez les Américains, il sent qu’ils lui renvoient son infériorité à cause de ses origines, sa sensibilité ethnique est touchée.

L’auteur explore également de nombreux types de dualités dans ce récit sur un agent double, c’est une sorte de fil rouge de ce roman. Il s’agit de la double identité, du double langage, de l’ambivalence des sentiments car l’agent double éprouve de l’affection pour le général qu’il trahit. Le narrateur se définit comme un homme à deux cerveaux, qui a la capacité de voir n’importe quel problème des deux côtés « Rappelle-toi, tu n’es pas une moitié de quoi que ce soit, tu as tout en double ! » lui disait sa mère.

Il n’est absolument pas difficile de s’y retrouver entre les différents personnages du récit car si le nom du narrateur n’est jamais donné, il en est de même pour la plupart des autres personnages qui sont nommés selon leurs caractéristiques physiques ou comportementales « le capitaine grisonnant », « le mitrailleur costaud », « le lieutenant insensible », « le gardien sans visage » ce qui nous évite de nous perdre parmi de multiples noms à consonances étrangères. Le récit est chronologique mais truffé de digressions toujours habilement introduites et jamais lassantes. Il nous parle d’identité, d’amitié, de trahison, de culpabilité, de nostalgie du pays et des difficultés de l’exil. « Pour un être humain, la plus grande souffrance est de perdre son pays. »

J’ai trouvé que l’auteur nous faisait parfaitement rentrer dans la peau d’un agent double qui doit toujours porter un masque, qui doit toujours jouer un personnage et rester indéchiffrable. J’ai été captivée de suite par l’histoire, les personnages, le contexte historique et j’ai trouvé la dernière partie qui met en scène la rééducation par la torture absolument magistrale. J’ai trouvé le personnage principal très attachant, il m’a touchée dans son besoin d’être aimé, de vouloir parfois ôter son masque. J’ai été émue par les visions des fantômes qui le hantent.
C’est un texte fort, engagé et réaliste. Même si j’ai, à certains moments, trouvé cette lecture assez exigeante, elle est restée passionnante du début à la fin. Ce roman, premier roman de Viet Thanh Nguyen, a reçu le prix Pulitzer 2016. 


J'ai lu ce roman dans le cadre des explorateurs de la rentrée littéraire de lecteurs.com. Un grand merci à Karine, Dominique et aux éditions Flammarion.

L'auteur
Viet Thanh Nguyen est né au Vietnam en 1971. Après la chute de Saigon, il fuit le pays avec toute sa famille et rejoint les États-Unis en cargo, comme des milliers de boat people. D'abord réfugiés dans un camp en Pennsylvanie, les Nguyen s'établissent en Californie. Étudiant diplômé de Berkeley, Viet Thanh Nguyen devient professeur à l'université South California et entame en parallèle l'écriture de son premier roman, Le Sympathisant, qui s'impose dès sa sortie comme un immense succès critique et commercial. Finaliste des plus grands prix littéraires, dont le PEN/Faulkner, et consacré par le prix Pulitzer en 2016, traduit dans vingt-cinq langues.
Viet Thanh Nguyen est également l'auteur d'un essai finaliste du National Book Award, Nothing Ever Dies, sur la guerre du Vietnam dans la mémoire collective, américaine et asiatique, ainsi que d'un recueil de nouvelles, The Refugees. Ces deux livres sont à paraître chez Belfond. Il vit à Los Angeles, avec son épouse et leur fils.

15ème participation au Challenge Rentrée Littéraire 2017



 

4 commentaires:

  1. Un roman très intriguant!!! c'est fou, chaque fois que je pense être arrivée au bout de mes découvertes de la RL, boum un autre livre très alléchant apparait!

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    1. Mais tu ne savais pas que ce n'était jamais fini !

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  2. Ce livre est dans ma PAL et j'ai vraiment hâte de le lire, surtout quand je lis ta chronique, qui ne fait que confirmer mon envie!

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    1. Je l'ai trouvé vraiment excellent, tu me diras?

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