jeudi 26 octobre 2017

De l'ardeur : Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne de Justine Augier


Date de parution : septembre 2017 chez Actes Sud
Nombre de pages : 320

Voici un document que j'ai lu dans le cadre du jury du grand prix Elle 2018. Une très belle découverte...

Razan Zaitouneh est une avocate et journaliste syrienne qui a disparu en décembre 2013 à Douma, une ville de la banlieue de Damas, elle a été enlevée avec trois de ses compagnons, Samira, Wael et Nazem, par des islamistes intégristes. Dissidente, spécialisée dans la défense des prisonniers politiques, c'est une des figures de la révolution syrienne.
Justine Augier a cherché à reconstituer la vie de Razan dont le prénom signifie sérénité en arabe. Née en 1977 en Lybie, Razan a grandi en Arabie Saoudite au sein d'une famille conservatrice et religieuse puis a regagné Damas avec sa famille à l'âge de treize ans. C'est une femme libre et laïque qui semble "sortie de nulle part". Dotée d'une volonté à toute épreuve, elle a décidé de devenir indépendante financièrement dès 14 ans n'hésitant pas à aller à l'affrontement avec ses parents.

Justine Augier est partie sur les traces de Razan en rencontrant les membres de sa famille et de son entourage, elle a analysé minutieusement de multiples photos et films de la jeune femme et décortiqué ses premiers articles parus dans les années 2000. La plupart des personnes interrogées lui ont parlé de Razan au passé tellement ils sont persuadés qu'elle ne reviendra pas.

Décrite comme déterminée, voire obstinée, Razan était une infatigable travailleuse. Désirant s'engager et écrire, elle est devenue avocate et journaliste. Sa carrière commence en 2000 juste au moment de la mort d'Hafez al-Assad. Les espoirs de changement sont vite déçus et Razan participe à la création de l'Association syrienne des droits de l'homme avec des dissidents plus âgés qu'elle qui ont tous subi des années d'emprisonnement. Elle soutient également les familles de détenus. Elle a très vite pressenti la montée de l'idéologie islamiste et emploie dès le début des années 2000 le terme d'État islamique à une époque où le régime instrumentalise les islamistes.
Surveillée par les services de sécurité et frappée de l'interdiction de quitter le pays depuis un voyage en Tunisie elle engage un énorme travail de documentation. En décembre 2010 elle est au cœur du mouvement révolutionnaire et choisit la clandestinité. Elle participe à la création de comités de coordination locaux, écrit des articles sur ce qui se passe et fonde un centre de documentation des violations des droits de l'homme, elle comptabilise tous les morts créant une gigantesque base de données pour la communauté internationale car une terrible répression succède à la révolution. Un formidable travail de mémoire dans lequel elle recense également les exactions commises par les révolutionnaires. Elle vit recluse, certains de ses proches, dont son mari, sont arrêtés et torturés car on cherche à l'atteindre de cette façon mais rien ne l'arrête...

Quelques mois avant son enlèvement elle a rejoint Douma, une zone libérée et assiégée où a eu lieu en août 2013 une attaque au sarin provoquant plus de 1400 morts. Razan attend désespérément une réaction de la communauté internationale et fustige les organisations internationales pour leur manque de soutien. Menacée de mort, elle refuse de quitter son pays solidaire du peuple syrien jusqu'au bout.

Pour écrire ce livre Justine Augier a réussi à mettre en confiance l'entourage de Razan pour recueillir de nombreux témoignages, a visionné de nombreux films et reportages et a lu une multitude d'articles écrits par Razan. 
Écrit par une femme écrivain qui vit à Beyrouth et qui connait bien les problématiques de la région, ce récit nous brosse le portrait d'une femme combative, tenace, hyperactive, courageuse et lucide dont le parcours suit l'histoire de son pays. Une femme pour qui "la fatigue n'était pas une option " qui avait la capacité de rallier son entourage à ses idées, une femme dont la lucidité frôlait parfois la prophétie, une femme terriblement attachée à son pays qu'elle a choisi de ne pas fuir... Sur la personnalité de Razan, Justine Augier est objective car elle ne cache pas les témoignages qui laissent apparaitre ses défauts, son arrogance, son caractère autoritaire qui la rendent antipathique aux yeux de certains. 
L'histoire récente de la Syrie nous est ici relatée de façon très facile à comprendre sans nous noyer sous trop de détails. 
La lecture est plaisante malgré la gravité du sujet, les pages se tournent toutes seules et la tension monte à la fin même si on connaît le triste dénouement... C'est un livre dur et instructif, insoutenable lors de l'évocation de certaines scènes de torture. On ressent toute l'admiration de l'auteur pour Razan, une admiration qu'elle est parvenue à me transmettre. J'ai aimé l'écriture de Justine Augier, plus littéraire que journalistique, qui se mêle à merveille aux mots de Razan. J'ai aimé les nombreuses références à Michel Seurat dont l'auteur associe la trajectoire à celle de Razan. J'ai été émue de ressentir la difficulté de Justine Augier à finir son livre et à quitter Razan.

Ce livre est sélectionné pour le prix Interallié.


Citations
" L'espace de la feuille est plus étroit que le chas de l'aiguille, et il faut faire avec le manque d'oxygène "

" Mon enfant, va te brosser les dents et va au lit. Si tu entends le vacarme d'un avion de guerre descends au sous-sol. Si tu sens une odeur bizarre, va sur le toit. S'il est trop tard et que tu ne peux rien faire, tu dois savoir que je t'aime mais que je suis impuissante"


L'auteur

Justine Augier est l’auteur de deux romans parus chez Stock (Son absence, 2008 et En règle avec la nuit, 2010). En 2013, Actes Sud publie son récit polyphonique Jérusalem, portraits. Son roman, Les idées noires est paru en avril 2015.
Après avoir passé cinq années à Jérusalem, et trois à New York, elle vit aujourd’hui à Beyrouth.(Sources : Éditeur)






40ème participation au Challenge Rentrée Littéraire 2017













2 commentaires:

  1. Intéressante ta chronique car j'ai repéré le livre dans le magazine Page de ce mois-ci et je m'interrogeais sur sa lecture.Tu m'as convaincue!

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    1. Tu ne devrais pas être déçue...
      J'attends ton avis

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