vendredi 10 juin 2016

Mémoire de fille d'Annie Ernaux

Date de parution : avril 2016 chez Gallimard
Nombre de pages : 151

Annie Ernaux libère la fille de 58

Dans ce récit autobiographique Annie Ernaux s’immerge dans l’été 58, l’été de ses 18 ans.
Lors de 6 semaines comme monitrice dans une colonie, elle découvre  « la fête, la liberté, les corps masculins ». Elle ne sera plus jamais la même après cet été pendant lequel elle aura vécu une sexualité décomplexée avec plusieurs moniteurs et surtout deux nuits avec H. son premier amant. Lors de cet été, elle fera l’objet de moquerie de la part des autres moniteurs et monitrices mais le bonheur de faire partie du groupe sera plus fort pour elle que les humiliations subies.

Issue d’un milieu provincial catholique et populaire, fille d’un couple d’épiciers-cafetiers, dans une ignorance absolue du sexe, c’est la première fois qu'elle quitte ses parents, elle ne connait le monde que par les livres qu'elle dévore et sa vie se déroule entre le petit commerce de ses parents et le pensionnat. Enfant unique et couvée, elle arrive dans cette colonie pleine de désir «Tout en elle est désir et orgueil. Elle attend de vivre une histoire ».



La particularité et l’intérêt de ce livre où Annie Ernaux parle de « la fille de 58», dans une totale distanciation choisie, est qu’elle ne cherche pas seulement à se souvenir de la fille qu'elle était à l’époque mais qu'elle cherche à être cette jeune fille, elle essaye de se fondre en elle, de retrouver ce qu’elle pensait à 18 ans
Elle cherche à comprendre le comportement de cette fille, son bonheur, sa souffrance en les resituant dans le contexte de l'époque. Elle essaye de retrouver son langage de l'époque en relisant des lettres qu'elle avait écrites alors, des poèmes et des citations qu'elle avait alors recopiés. Elle va traduire en mots les images et les sensations qu'elle retrouve ainsi. 
Cet été aura des conséquences importantes sur sa vie car elle sombre ensuite dans la boulimie et souffre d’aménorrhée pendant 2 ans.

Les cours de philo et la lecture du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir lui feront prendre conscience qu'elle a été ravalée au rang d’objet sexuel, objet de mépris pour beaucoup alors qu'elle croyait vivre une histoire d’amour avec H.  
Ces lectures lui donneront les clés pour comprendre la honte qu'elle a vécue après cet été, honte de son amour pour cet homme qui l'a rejetée, honte d'avoir été traitée de prostituée, honte d'avoir aimé être désirée. 

Annie Ernaux tire de sa vie des enseignements sociologiques. Au travers des écrits sur sa vie, elle nous parle des femmes de la France des années 50-60, de l’amour, de la sexualité à cette époque, 10 ans avant mai 68.

Ce livre est un travail de mémoire écrit d'une écriture sobre, qui fait se rencontrer la femme de 2015 qui écrit ce livre et la fille de 58 en un incessant va et vient entre le passé et le présent. au cours duquel Annie Ernaux compare les sentiments de la fille de 58 à ceux de la femme qu'elle est devenue.

Il est intéressant aussi de voir Annie Ernaux s'observer et s'analyser en train d’écrire, expliquer son processus d’écriture. Elle  dit ne pas vouloir  fondre la fille de 58 et la femme d'aujourd’hui dans le « je » et choisit d’employer le « elle » pour la fille qu'elle a été et le « je » pour la femme qu'elle  est devenue. Elle raconte la nécessité qu'elle a eu d'écrire ce livre après avoir voulu oublier la fille de 58 pendant très longtemps et oublier le traumatisme fondateur de sa première expérience sexuelle. 
Passionnant et émouvant. Un grand livre à lire absolument.


Citations
"Je ne construis pas un personnage de fiction. Je déconstruis la fille que j'ai été."

"Elle n'a pas de moi déterminé, mais des « moi » qui passent d'un livre à l’autre."


L'auteur
Née en 1940, agrégée et professeur de lettres modernes maintenant à la retraite, Annie Ernaux a passé son enfance et sa jeunesse à Yvetot, en Normandie.
Très tôt dans sa carrière littéraire, Annie Ernaux a renoncé à la fiction pour revenir inlassablement sur le matériau autobiographique constitué par son enfance dans le café-épicerie parental d’Yvetot.
En 1984 elle a obtenu le prix Renaudot pour un de ses ouvrages à caractère autobiographique, "La Place".
À la croisée de l'expérience historique et de l'expérience individuelle, son écriture, dépouillée de toute fioriture stylistique, dissèque l’ascension sociale de ses parents (la Place, la Honte), son adolescence (Ce qu'ils disent ou rien), son mariage (la Femme gelée), son avortement (l'Événement), la maladie d'Alzheimer de sa mère (Je ne suis pas sortie de ma nuit), puis la mort de sa mère (Une femme), son cancer du sein (l’Usage de la photo, en collaboration avec Marc Marie).
Elle écrit sur (mais non pas dans) la langue de ce monde ouvrier et paysan normand qui a été le sien jusqu'à l'âge de dix-huit ans, âge auquel elle a commencé, à son tour, à s'élever socialement.



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2 commentaires:

  1. Je n'ai encore rien lu d'Annie Ernaux mais je pense que je vais plutôt commencer par "La place" ou "Les années".

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    1. C'est une auteure que je te conseille vraiment mas je vais comme toi lire "La place" qui me tente bien

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