dimanche 5 mars 2017

Marx et la poupée de Maryam Madjidi

Date de parution : janvier 2017 au Nouvel Attila
Nombre de pages :200

La douleur de l'exil

En 1979 à Téhéran c'est l'époque de la révolution iranienne, du départ du Shah, de l'arrivée de Khomeini et du rêve brisé pour beaucoup d'iraniens.
Maryam est encore dans le ventre de sa mère et c'est de ce cocon qu'elle commence à nous raconter son histoire et celle de sa famille. La révolution iranienne vue par une petite fille qui va fuir cet enfer avec ses parents à l'âge de 6 ans, la famille s'installe alors à Paris.

Maryam Madjidi exhume ses souvenirs "Je déterre les morts en écrivant. Je me retrouve avec tous ces morts qui me fixent du regard et qui m'implorent de les raconter.", elle évoque le militantisme de ses parents, les réunions politiques clandestines à leur domicile, les documents compromettants passés aux camarades cachés dans ses couches, son oncle emprisonné, les corps mal enterrés dans les fosses communes qui réapparaissent lors des fortes pluies... Une vie de peur, de mort, de dénonciation et de torture.

Puis ce sera l'exil forcé en 1986, le jardin où on enterre les livres et les rêves avant de fuir, les jouets donnés aux enfants pauvres du quartier. L'arrivée à Paris dans une chambre de bonne, les angoisses, les cauchemars, les fantômes qui la hantent, une mère qui s'éteint peu à peu, qui s'enferme dans un "monde sans vie de lettres, de mots, de fantômes." " Tu n'osais parler cette langue étrangère, à la place des mots, tu souriais. Le sourire qui s'excuse, le sourire gêné de ceux qui ne parlent pas la langue du pays."


Maryam Madjidi parsème son récit de flashs sur des retours qu'elle a effectués à Téhéran dans les années 2000, elle parle de l'ambivalence des sentiments de son père tiraillé entre l'envie de se joindre aux cris des manifestants et le désir de ne pas mourir pour des idées, ce qu'il ne veut plus en vieillissant. Elle insère l'histoire de ses cousines restées en Iran, nous raconte avec quelques anecdotes bien choisies le sort des femmes à Téhéran.

Maryam Madjidi trouve les mots pour parler de la question de la double culture, de la barrière de la langue qui fait se sentir invisible, des mots français qu'elle comprend rapidement mais sans pouvoir les prononcer "elle couve sa nouvelle langue comme une poule son œuf.", de sa solitude dans sa bulle face à l'indifférence et aux moqueries de ses camarades d'école. Elle est une petite fille qui ne joue pas, puis ne parle pas, puis ne mange pas la nourriture qu'on lui propose, si différente de celle de son pays.

Elle souligne la distance qui se creuse peu à peu avec son père qui voudrait qu'elle maintienne un lien avec ses origines par le biais de la langue. "Nous construisions ensemble un mur entre nous,  chacun posant sa brique. Ta brique du persan et des racines. Ma brique du français et de l'intégration"

Elle comprendra plus tard qu'elle a subi un grand nettoyage, que la volonté d'assimilation à tout prix est passée par la négation de sa culture, de son identité, de sa langue.
"Étrange façon d'accueillir l'autre chez soi 
j'accepte que tu sois chez moi 
mais à condition que tu t'efforces d'être comme moi. 
Oublie d'où tu viens, ici ça ne compte plus."

Constitué de courts chapitres où l'auteure mêle à merveille le "je" et le "elle" de la petite fille puis de la femme, ce roman décrit des petites tranches de vie, de lutte et de peur dans la première partie. Ensuite la nostalgie du pays, la douleur refoulée transpirent à chaque page. En peu de mots extrêmement bien choisis, Maryam Madjidi m'a énormément émue, le très beau chapitre sur les mains de son père puis sur la disparition de sa langue maternelle et sur la lutte des langues pour ne citer que ceux-là, sont de pures merveilles. Sa plume est pleine de grâce et son récit délicieusement poétique.
Je n'avais jamais rien lu d'aussi profond sur l'exil, sur la nostalgie du pays, sur la difficulté à se construire dans une double culture " Je ne suis pas en guerre avec ça, je suis en colère contre ces hypocrites qui s'extasient sur une blessure" elle qui "vacille tout le temps, d'un bord à l'autre."
Ce premier roman à forte composante autobiographique est une vraie réussite.
Bravo aux Editions du Nouvel Attila pour la très belle couverture.

Ce roman est sélectionné pour le prix des libraires 2017 et pour le Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs 2017.

Nicole et Delphine ont aussi beaucoup aimé.


Citations
" J'entends le murmure de toutes les mères qui répètent chacune leur mot, leur mot de douleur, leur mot écorché vif, leur mot d'injustice. "

" Tes mains ne font plus rien. Elles se sentent coupables et attendent leur verdict dans le tribunal de ta tête. Tu te juges sévèrement? A la barre de ton procès intérieur, tu t'accuses d'être lâche et vieux mais ce n'est pas de la lâcheté, c'est simplement l'envie de vivre."

" J'aurai aimer ramasser les lambeaux de tes rêves, les sauver, les enfiler comme des perles dans ma guirlande de mots à moi, et l'accrocher au sommet d'un arbre pour que ça bouge et vive encore."

" On me montre quelque chose qui n'a plus à être montré, on étale sous mon nez une nappe couverte de jouets abandonnés, de barreaux de prison, de livres interdits, de cheveux de femme coupables, de foulards traîtres, l'incompréhension partout."

" Ces premiers morceaux de ma vie, l'un après l'autre, avaient formé ma sensibilité et représentent ce que j'ai de plus précieux aujourd'hui, mon enfance."


L'auteur

Maryam Madjidi est née en 1980 à Téhéran et quitte l'Iran à l'âge de 6 ans pour vivre à Paris puis à Drancy. 
Aujourd'hui, elle enseigne le français à des mineurs étrangers isolés, après l'avoir enseigné à des collégiens et lycéens de banlieue puis des beaux quartiers, des handicapés moteurs et psychiques, des étudiants chinois et turcs, et des détenus. Elle a vécu quatre ans à Pékin et deux ans à Istanbul. 
"Marx et la poupée" est son premier roman

6ème lecture parmi les douze premiers romans de la sélection rentrée d'hiver des 68 premières fois
https://68premieresfois.wordpress.com/


19ème contribution au Challenge Rentrée Hiver 2017 organisé par Laure de MicMelo
 










8 commentaires:

  1. C'est un récit extrêmement maîtrisé. Quel talent a l'auteur ! Elle m'a vraiment émue et enthousiasmée.

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    1. Quel talent en effet!
      J'ai beaucoup aimé la première partie mais j'ai vraiment basculé dans le coup de coeur quand elle a abordé la question de l'exil.

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  2. un livre qui semble susciter un enthousiasme généralisé ! j'ai vraiment envie de le lire, j'espère en avoir l'occasion (et le temps!) bientôt!

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    1. Il faut que tu lui fasses une petite place dans ton programme à celui la !

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  3. Je n'étais pas très inquiète, j'étais sûre que ce roman saurait te toucher. C'est une petite pépite, une merveille de délicatesse qui mérite la plus large exposition possible.

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    1. Tu sais en lisant la première partie j'aimais beaucoup mais sans vraiment comprendre l'engouement général par contre dès qu'elle est partie sur l'exil et la langue... gros boum boum comme dirait Sabine !

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  4. Sûrement une de mes prochaines lectures dans cette jolie sélection que je suis de près pour cette nouvelle saison ;-)

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    1. Je vois que tu nous suis attentivement...
      Celui là fait l'unanimité, une vraie pépite... un futur précieux pour toi je pense ..

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