samedi 18 mars 2017

Nous, les passeurs de Marie Barraud




Date de parution : janvier 2017 chez Robert Laffont
Nombre de pages : 182 

" Seuls ne meurent vraiment que ceux que l'on a oublié."

A la recherche du mal qui ronge sa famille, Marie Barraud entame en 2014 des recherches sur son grand-père Albert. Ce grand-père disparu en 1945 est un sujet tabou pour sa grand mère mais aussi pour son père et son oncle. Son père s'est construit dans le déni "il a étouffé l'image du héros paternel, source de son chagrin". Elle veut aussi comprendre la colère qui étouffe son père, comprendre pourquoi il en veut autant à son père de l'avoir "abandonné" en leur préférant ses malades. Elle regrette de ne pas avoir questionné sa grand mère aujourd'hui décédée, de ne pas avoir fouillé dans le grenier à la recherche d'indices... "Beaucoup de mots étaient enfermés dans les combles de cette vieille maison, attendant qu'une voix vienne les énoncer pour qu'enfin ils soient entendus."

Arrêté en avril 44 sur dénonciation, déporté en mai au camp de Neuengamme en Allemagne, Albert Barraud alors âgé de 37 ans était un chirurgien, résistant actif, chef de réseau. Pilou, le père de Marie, faisait alors ses premiers pas sous l'œil attendri de sa mère et de son grand frère Max de cinq ans son aîné.

Marie Barraud retrouve rapidement Roger Joly, un compagnon de déportation de son grand-père, et recueille auprès de lui des informations essentielles sur ce qu'ils ont vécu ensemble. Elle se nourrit des mots de tous ceux qui ont croisé la route de son grand-père et a l'impression de le rencontrer physiquement et "construit les souvenirs d'une vie que le destin leur a dérobé. "

Elle va découvrir ainsi l'histoire de son grand père et nous brosser le portrait d'un médecin pour qui le serment prêté passait au-dessus de tout. Doté d'un optimisme à toute épreuve, d'une inépuisable réserve d'espoir, il a été membre d'une organisation qui pratiquait des opérations chirurgicales clandestines à l'hôpital Saint-André près de Bordeaux puis, nommé médecin chef de l'infirmerie du camp où il a été interné, il a continué à poursuivre son unique objectif : sauver des vies. C'était un médecin de l'impossible qui a réussi à résister aussi dans le camp, n'hésitant pas à prendre de nombreux risques pour ses malades. C'était un homme courageux et bon qui tentait de transmettre de l'espoir à chaque survivant.

A travers ce grand-père retrouvé Marie Barraud rend un vibrant hommage aux médecins qui pendant la guerre ont eu des choix terribles à faire et ont dû parfois privilégier l'efficacité. Elle nous livre quelques anecdotes toutes plus émouvantes les unes que les autres, du gruyère pour simuler une tuberculose sur une radio à l'opération d'un soldat belge devenu aveugle.

Mais cette recherche va aussi lui faire découvrir les failles de son père, elle ne l'aimera pas moins mais cela contribuera à désacraliser cet homme à qui elle voue un véritable culte, un héros qu'elle a mis sur un piédestal, à qui elle voue un amour absolu mais face à qui elle a des difficultés à s'affirmer par manque de confiance en elle. Cette recherche va contribuer à la libérer et à lui permettre de vivre sa propre vie.
"J'ai voulu raconter l'histoire de mon grand-père 
et par ricochet celle de ses deux fils. 
J'ai voulu dire ce qui ne l'avait jamais été, 
en espérant aider les vivants et libérer les morts. 
J'ai pensé que je devais le faire pour apaiser mon père. 
Ces mots, c'est moi qu'ils ont libérée."

J'ai trouvé ce récit autobiographique au cœur de l'intime bouleversant et marquant par sa sensibilité, sa délicatesse, sa pudeur et sa justesse. Marie Barraud parle à merveille du poids des non-dits, du poids du héros disparu pour ses fils.
J'ai été frappée par la capacité de l'auteure à faire revivre son grand-père et à analyser avec une grande sensibilité le mal-être de son père, le pourquoi de sa colère et le pourquoi des relations difficiles qu'il a entretenues avec son frère. En réconciliant son père avec Albert elle lui a fait, ainsi qu'au reste de leur famille,  un magnifique cadeau.
Je suis certaine de ne pas oublier la magnifique image de Marie et de son frère, passeurs de l'âme de leur grand père.

Ce premier roman est pour moi, avec Marx et la poupée de Maryam Madjidi , non seulement un des meilleurs de la sélection des 68 mais également un des livres les plus touchants que j'ai lus ces derniers temps. Je souhaite à Marie Barraud tout le succès qu'elle mérite.

Nicole et Delphine ont été aussi conquises que moi.
Zazy a par contre été déçue.


Citations
" C'est dur de s'aimer sans heurt lorsque l'on souffre. Le père manquait en toutes circonstances. dans les jeux comme dans les chagrins et plus encore dans les disputes."

" Ignorer ce qui fut avant nous, c'est perdre une partie de ce que nous sommes supposés devenir."

" Héros ou bourreaux, nos ancêtres nous transmettent bien plus que leur nom."

" Ta fragilité était en train de me faire grandir. Je me libérais de ce que nous avions été pour enfin me connecter à ce que nous étions devenus."


L'auteure



Née en 1978, Marie Barraud est comédienne au théâtre et au cinéma.
"Nous, les passeurs" est son premier roman. 








9ème lecture parmi les douze premiers romans de la sélection rentrée d'hiver des 68 premières fois

23ème contribution au Challenge Rentrée Hiver 2017 organisé par Laure de MicMelo
 









12 commentaires:

  1. Je n'ai pu saisir ce que tu y trouves. J'aurais aimé que cette supplique d'amour à son père ne soit pas noyé par les larmes

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    1. C'est bizarre, je ne l'ai absolument pas trouvé larmoyant, au contraire... mais nos différences de ressentis sont une richesse dans le groupe...

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  2. Je note ton beau coup de coeur. Ce livre a l'air superbe.

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  3. J'en étais sûre !
    Et je partage entièrement le petit postcriptum de ta chronique ;-)

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    1. Il est vraiment riche en émotions ce roman, je comprends pourquoi tu l'as tant aimé !

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  4. Il a l'air très intéressant, je le retiens.

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    1. Oh oui ! il faut le faire connaitre ce roman !

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  5. 2e billet très enthousiaste après celui de Delphine, je ne peux que succomber!

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    1. C'est une très très belle découverte, grâce aux 68 premières fois. Il ne peut que te plaire...

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  6. Merci pour ton billet qui donne terriblement envie de découvrir ce roman !

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    1. Il mérite vraiment d'être découvert ce livre dont on ne parle pas assez à mon goût !

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